• Une piste pavée de bonheur

    Cancellara Roubaix

    Au terme d’une arrivée irréelle dans le cyclisme moderne, Fabian Cancellara a remporté le  troisième Paris-Roubaix de sa carrière. Surpuissant, le Suisse a fait valoir son statut de favori et prouvé en solitaire qu’il était, cette année, le plus fort dans les Classiques du Nord.

    Et soudain une clameur se fit entendre. Depuis maintenant un peu plus d’un kilomètre, Fabian Cancellara et son partenaire d’échappée Sep Vanmarcke discutaient, se regardaient, s’épiaient en vue de l’arrivée. Une course d’observation qui allait se transformer en course de pistard. Car oui, sous les yeux de spectateurs venus se masser dans les travées du vétuste mais mythique vélodrome de Roubaix, les deux hommes s’arrêtèrent presque sur place pour offrir un duel que seul les suiveurs de la piste connaissent. Un duel au soleil, rappelant les fresques de Sergio Leone. Cancellara devant, Vanmarcke derrière dans la roue, les regards qui se croisent, les trajectoires qui s’échangent. Le coureur de la Blanco est le premier à aller chercher la corde, Le Suisse ne bronche pas et suit le sillage belge. Au ralenti et en zigzagant, les deux gladiateurs franchissent une première fois cette ligne d’arrivée synonyme de dernier tour. Le son de la cloche retenti mais ni l’un, ni l’autre ne réagit. Dans un ballet de pistard, les deux cyclistes se marquent, se fixent, attendant le moment propice pour porter l’ultime estocade. La tension monte et le temps semble presque s’arrêter, suspendu à leurs roues dans la pente de cet anneau de Roubaix. C’est finalement Vanmarcke qui décide de lancer l’explication finale. Cancellara répond. Tel Clint Eastwood, il dégaine, prend la corde puis s’écarte. Vanmarcke ne ripostera pas. Touché, blessé, vaincu par un « Spartacus » insaisissable. La conclusion d’une course que le Suisse aura écrasée de sa classe et de sa puissance.

    A travers la poussière

    Cancellara Paris-Roubaix

    Grand favori de la course au départ, Cancellara ne pouvait résolument pas se cacher, en ce dimanche ensoleillé. Il n’allait d’ailleurs pas le faire. Grand amoureux de la tradition qui fait l’essence même du cyclisme, le leader de la formation Radioshack assume son statut et met son équipe à contribution. Aussi, jamais les diverses échappées qui se formeront n’auront le loisir de croire à un avenir durable et c’est sur un rythme d’enfer que la première moitié de la course nordiste se déroule. Loin des images dantesques des éditions qui ont fait la légende de celle que l’on surnomme « La Reine des Classiques » où les coureurs apparaissaient couverts de boue sous un crachin diabolique, la course s’égrenait sous un soleil radieux. Mais qui dit astre solaire au zénith, dit poussière. Aussi, la grande difficulté du jour, outre le froid et le tempo imprimé, résidait dans cette épaisse fumée qui venait embrumer chaque secteur pavé traversé. Des pavés, une visibilité réduite et donc de nombreuses chutes. Car si un Paris-Roubaix ne se gagne pas forcément sur les pavés, il peut s’y perdre, à l’image de Jürgen Roelandts (Lotto-Belisol), troisième dimanche dernier sur le Tour des Flandres ou Filippo Pozzato (Lampre-Merida), piégés sur les routes du Nord.

    Naturellement, la sélection s’opérait et le peloton s’effilochait dans spectacle rappelant les grandes étapes alpestres ou pyrénéennes de l’été. Vint alors le km 205 et le secteur pavé de Mons-en-Pévèle. Sur cette portion ardue, Fabian Cancellara sortit de l’ombre pour la première fois de la journée. Le lauréat du Grand Prix E3 vint se positionner en tête de peloton et durcit la course. Sitôt, l’émiettement du groupe s’accéléra et rapidement une petite vingtaine d’éléments se détacha. Une initiative osée et étrange de la part du favori suisse qui venait certes de montrer qu’il avait les jambes, malgré ses chutes la semaine passée, mais aussi de décramponner ses derniers coéquipiers, incapables de suivre leur leader. C’est donc seul, qu’il se retrouvait en compagnie de Juan Antonio Flecha (Vancansoleil-DCM), Lars Boom (Blanco) ou encore de l’armada Omega Pharma-Quick Step (Vandenbergh, Stybar, Terpstra) emmenée par un Sylvain Chavanel, parfaitement calé dans la roue du gladiateur de la Radioshack.

    Esseulé mais pas hébété

    Le tempo ne mollissait pas d’autant que devant quelques effrontés tentaient de prolonger l’aventure. Les attaques pleuvaient, à la différence d’un ciel toujours aussi resplendissant, dans un joyeux désordre et finalement plusieurs hommes parvenaient à sortir. Vandenbergh et Vanmarcke s’isolaient avant d’être bientôt rattrapé par deux autres coureurs : le néerlandais Langeveld (Orica-Greenedge) et le français Damien Gaudin (Europcar). Leur échappée belle n’allait durer qu’un temps.  Le temps pour Cancellara de faire le ménage derrière et d’éparpiller ses différents adversaires. En retrait dans un troisième 

    fabianvanmarcke

    groupe, le quadruple champion du monde du contre-la-montre se calculait plus et se lançait dans une longue poursuite et revenait à hauteur des hommes de tête. De son côté, Chavanel avait décroché victime d’un ennui mécanique et chassait au loin avec le groupe des battus (Phinney, Hushvod ; Boom, Eisel…). Ce fut à cet instant précis alors que la jonction s’opérait en tête que Vanmarcke choisissait de se faire la belle. Seul Vandenbergh venait à lui sauté dans la roue et à le suivre. A 30 km de l’arrivée, les deux Belges filaient en duo vers Roubaix. L’écart allait se creuser petit à petit pour se porter autour des 40 secondes. C’en était trop pour le vainqueur du Tour des Flandres, la semaine dernière. Avec fracas, Cancellara accéléra en tête du groupe de poursuivant et lâchait tous ses adversaires, à l’exception d’un Stybar, étonnant de facilité dans la roue du Suisse. En seulement un kilomètre, le métronome de la Radioshack effaçait l’écart et rejoignait les deux fuyards belges. La grande explication allait s’effectuer dans le célèbre Carrefour de l’Arbre. De quatre, le groupe se délesta d’un élément. Sur le bord de la route pavée, Vandenbergh accrochait un spectateur et s’en allait tâter les abruptes pierres qui jonchaient le sol. Une chute sans gravité mais qui sonnait le glas de ses espoirs de victoire.

    Quelques mètres plus loin, ce fut au tour de Stybar de décrocher. Sur une erreur de trajectoire, l’ancien champion du monde de VTT évitait de peu la chute. Mais dans sa manœuvre acrobatique, le Tchèque perdait le contact et laissait filer le duo Cancellara-Vanmarcke. Les deux hommes ne seront jamais repris et se disputeront cette victoire si belle sur l’anneau de Roubaix. Après une belle collaboration, Cancellara laissait parler toute son expérience dans une brillante course de vitesse dans le Vélodrome de Roubaix et venait conquérir le troisième Paris-Roubaix de sa carrière. Un an après le Grand Chelem de Tom Boonen, absent ce dimanche, Fabian Cancellara parachevait sa démonstration dans ses classiques du Nord. Surpuissant et après avoir réduit au silence l’impétueux Peter Sagan, Spartacus a assis sa suprématie à Roubaix. Si Roubaix est un enfer, Cancellara peut prétendre au titre de diable. Un diable racé, nourri à la tradition d’un cyclisme romantique, éprouvé sur les routes sinueuses et traitresses de cette terre désolée mais enfiévrée.

    Christopher Buet


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