• Johan Cruyff, une vie de football (total)

    Mort à 68 ans des suites d’un cancer et incinéré ce vendredi 25 mars, Johan Cruyff restera à jamais comme l’un des plus grands joueurs de tous les temps. Plus que le meneur génial qu’il a été, le Néerlandais aura marqué le football et l’histoire du jeu.

    Johan Cruyff, une vie de football (total)

      Sa vie était une œuvre, un roman qui tourne rond comme ce ballon dont il se servira pour signer ses plus belles pages. Sa vie était un conte, celui d’un enfant d’Amsterdam né au jeu dans le plaisir et l’insouciance de la rue d’un quartier à l’Est de la ville. Là, au Akkerstraat 32, à 800m du Stadion De Meer où évoluait le pittoresque Ajax Amsterdam et où il retrouvait ses copains pour jouer, pour traîner. "J’avais l’élégance de la rue", témoigne Johan Cruyff. Une élégance rare qu'il allait promener et imposer des pavés amstellodamois à la pelouse glorieuse de Wembley, théâtre disparu de sa grandeur de joueur et d’entraîneur.

     "Il vient de la rue comme moi. Il était un vrai enfant d’Amsterdam. Il était le petit frère de tous les joueurs", témoigne Bennie Muller qui évolua à l’Ajax de 1958 à 1970 et vit débarquer ce garçon au physique frêle mais racé. "J’étais chétif et plus jeune que les autres, il fallait bien que je trouve des truc pour me débrouiller", glisse-t-il astucieusement à L’Équipe. Aux muscles proéminents, il opposerait la technique et l’intelligence ; celle de savoir quand faire la passe et à qui, l’art du timing et de l’accélération dévastatrice brisant les lignes et les certitudes d’adversaires médusés par ce mélange de grâce et d’intuition.

    L’enfant d’Amsterdam devenu roi d’Europe

    Johan Cruyff, une vie de football (total)Le petit Johan n’a que 17 ans quand il intègre l’équipe première de l’Ajax. L’évidence après avoir passé toute son enfance ici. "Il était tout le temps présent, comme s’il était programmé pour intégrer l’équipe première", confiait dans So Foot Sjaak Swart, légende de l’Ajax (1956-1973) qui se remémore de ce gamin "tout maigre" qui déjà à huit ans jouait dans la rue et faisait partie du décor. Les débuts du jeune garçon sont à la hauteur des promesses. Un but dès sa première apparition sous le maillot rouge et blanc face à Groningue, le 15 novembre 1964. Le conte ne devient féérique que l’année suivante, celle de sa majorité, où intervient la rencontre de sa vie. Alors que l’Ajax est au bord de la relégation, Rinus Michels s’assoit sur le banc et change le cours de l’histoire.

    Le technicien transforme les mentalités et fait passer le club dans l’ère professionnelle. Plus fondamental encore, Michels imagine une nouvelle façon de jouer : le "totaalvoetbal", ou "football total", une philosophie chatoyante, allégorie d’un jeu de mouvements où se marient passes redoublées et courses endiablées, dont Johan Cruyff sera l’incarnation. "Dans mes équipes, le gardien est le premier attaquant, le buteur le premier défenseur", dira plus tard le légendaire n°14 qui s’approprie les enseignements de son ancien coach. Ensemble, les deux hommes révolutionnent la conception et l’approche du jeu. Sous la houlette du "Général" Michels, l’Ajax assied sa domination sur le football batave avant de faire chavirer l’Europe une après-midi ensoleillée de juin 1971 à Wembley face à l’AC Milan. A ce premier sacre européen suivent deux répliques (sans Michels, ndlr), dont le chef d’œuvre de 1972 où, d’un doublé, Cruyff anéantit l’Inter Milan de Facchetti (2-0), pour trois années d’une domination sans partage sous le signe du romantisme. Dans cette vision, Cruyff est l’étoile, ce joueur incandescent aux accélérations fulgurantes, slalomant dans les défenses avec finesse et élégance, la tête toujours relevée et ce port altier conférant à la majesté. "Il était très intelligent. Il avait cette faculté à voir le jeu dans son ensemble. Très peu le peuvent. Il était à un autre niveau. C’était un leader né", admire Johnny Rep, coéquipier en club comme en sélection.

    Un génie identitaire et impitoyable

    Johan Cruyff, une vie de football (total)

     

     

     

     

     

     

     

     

    Un génie sans aucune compromission, assénant sa vérité. Car Cruyff, c’était aussi ça, un joueur tempétueux au terrible courroux dont l’Ajax fera l’amère expérience au crépuscule de sa carrière. Revenu au club pour achever son parcours de joueur, Johan Cruyff guide son club formateur vers deux nouveaux titres en 1982 et 1983. Malgré ses 36 ans, il attend une prolongation de la part de ses dirigeants qui lui refusent pour d’évidentes raisons financières. Furieux, Cruyff refuse de ranger les crampons et signe pour le grand rival Feyenoord, se jurant de punir cet Ajax qui l’avait renié. Le châtiment est à la hauteur de la démesure du joueur de légende qu’il est. Avec le club de Rotterdam, Cruyff s’en va chercher le doublé Coupe-Championnat.

    Avant cela, il avait changé de dimension en quittant Amsterdam avec fracas pour rejoindre Barcelone. Sa deuxième ville, celle dont il allait être l’inspirateur. "Il a révolutionné Barcelone et la Catalogne. Il a fait du football un art", le remercie encore Joan Laporta, président du FC Barcelone de 2003 à 2010 et qui avait promu le Néerlandais au rang de président d’honneur du club. Pour sa première saison espagnole, en 1974, Cruyff retrouva Michels, parti en 1971, et décrocha le titre, le premier des Catalans depuis 14 ans.

    Un prince privé de couronne

    Johan Cruyff, une vie de football (total)Un titre qu’il n’aura jamais pu offrir à son pays. Leader emblématique d’une sélection Oranje qui avait enchanté le monde par son style offensif, Cruyff restera à jamais le Prince d’Amsterdam, ce monarque sans couronne privé d’un sacre rêvé lors de la finale du Mondial 1974 par la RFA de Franz Beckenbauer et Gerd Müller, mais aussi et surtout par son arrogance et sa suffisance. "Nous savions que nous étions les meilleurs. Nous n’avions pas peur. Nous étions trop confiants. Nous avons manqué tellement d’occasions, de petits détails", convenait-il récemment.

    Une tragédie comme l’avait vécue Ferenc Puskas et la Hongrie en leur temps, quand, après quatre ans d’invincibilité, le "Onze d’or", dont la symphonie offensive appartient à la légende, avait chuté en finale contre… la RFA à Berne en 1954.

    « Il appartient à ses légendes »

    Johan Cruyff, une vie de football (total)Au-delà du grand joueur, Johan Cruyff magnifia sa légende sur les bancs. Avec l’Ajax dans un premier temps, puis surtout au FC Barcelone. En Catalogne, le "Hollandais volant" se mue en prophète créant l’identité, l’ADN qui singularise encore le club aujourd’hui et lui permet de dominer le football. "Johan Cruyff a peint la chapelle et les entraîneurs qui lui succèdent à Barcelone doivent la restaurer et l’améliorer", image Pep Guardiola, qui avait été lancé par son mentor et dont il fut la pierre angulaire au sein de la "Dream Team".

    Plus qu’aucun autre, Cruyff a marqué le football par ses exploits mais aussi par son esprit et son regard. Jamais un joueur n’aura autant (re)défini son sport que le Néerlandais. "C’était le meilleur joueur de tous les temps", tranche Michel Platini. "Il appartient à ses légendes comme Pelé ou Maradona dont on parlera à jamais. Nous autres sommes des mortels", affirme son fils Jordi Cruyff, actuel directeur sportif du Maccabi Tel-Aviv. Johan Cruyff était beaucoup plus que ça. Un apôtre du football, une divinité miséricordieuse aux accélérations célestes, un amoureux du jeu qui aura fait de sa pratique un art et de ses idées une philosophie. Parce que Johan Cruyff était plus qu’un footballeur, il était une expression du football, un football total.

     Christopher Buet


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